Sommaire · 9 parties
Janvier 2011. Michel Platini, président de l'UEFA, adresse une facture à la FIFA : 2 millions de francs suisses. Elle porte sur un travail de conseiller achevé plus de huit ans plus tôt. Sepp Blatter, président de la FIFA, fait payer la somme quelques semaines plus tard. Quatre ans après, ce virement coûte aux deux hommes leur carrière dans le football. Il faudra encore dix ans de procédure pour que la justice suisse dise définitivement qu'ils ne sont pas coupables.
Un conseiller payé huit ans plus tard
L'histoire commence en 1998. Sepp Blatter est élu à la présidence de la FIFA, avec le soutien de Michel Platini, et le prend comme conseiller. Platini occupe ce rôle de 1998 à 2002, pendant le premier mandat de Blatter.
Un contrat écrit est signé en 1999. Il fixe la rémunération de Platini à 300 000 francs suisses par an, et la FIFA a payé cette somme en totalité. Le désaccord porte sur le reste. Les deux hommes affirment s'être entendus oralement, sans témoin, sur un salaire d'un million de francs par an. La différence devait être réglée plus tard, quand les finances de la FIFA le permettraient. Cette dette n'a jamais été inscrite dans les comptes de la fédération.
En janvier 2011, Platini réclame le solde : 2 millions de francs. La FIFA verse la somme en février 2011, avec l'accord de Blatter. Le calendrier va peser lourd. Le paiement intervient quatre mois avant l'élection à la présidence de la FIFA de juin 2011, où Blatter brigue un quatrième mandat.
2015, l'année où tout bascule
Le 27 mai 2015, à Zurich, la police suisse interpelle plusieurs dirigeants du football à la demande de la justice américaine, qui enquête sur des faits de corruption liés notamment à des droits commerciaux de compétitions. C'est le début de ce que la presse appelle le « FIFAgate ». Blatter n'est pas visé par ces poursuites américaines. Il est réélu pour un cinquième mandat dans les jours qui suivent. Quatre jours après sa réélection, il annonce qu'il remettra son mandat.
Le 24 septembre 2015, le Ministère public de la Confédération (MPC), le parquet fédéral suisse, ouvre une procédure pénale contre Blatter. Il le soupçonne de gestion déloyale et, à titre subsidiaire, d'abus de confiance. Le paiement de 2 millions de francs à Platini fait partie des faits examinés. Le même jour, Platini est entendu. Le parquet le décrit alors comme se trouvant « entre un témoin et un prévenu ».
La justice interne de la FIFA se met en mouvement en parallèle. Le 8 octobre 2015, sa Commission d'éthique suspend provisoirement les deux hommes pour 90 jours. Platini, qui se préparait à briguer la présidence de la FIFA, saisit le Tribunal arbitral du sport (TAS) contre cette mesure provisoire. En décembre 2015, le TAS maintient la suspension de 90 jours mais exclut qu'elle soit prolongée sur cette base.
Huit ans, puis six : la sanction de la FIFA
La chambre de jugement de la Commission d'éthique statue les 17 et 18 décembre 2015. La décision est rendue publique le 21 décembre. Blatter et Platini sont suspendus huit ans de toute activité liée au football. Blatter reçoit une amende de 50 000 francs suisses, Platini une amende de 80 000 francs.
Un point mérite toute ton attention : la Commission ne retient pas la corruption. Elle juge les preuves insuffisantes pour établir une violation de l'article 21 du code de l'époque, consacré à la corruption. Ce sont d'autres règles qui tombent : les règles de conduite générales (art. 13), la loyauté (art. 15), les conflits d'intérêts (art. 19), et l'interdiction d'offrir ou d'accepter des cadeaux et autres avantages (art. 20). Ces numéros sont ceux de l'édition 2012 du Code d'éthique, alors en vigueur.
Le 7 janvier 2016, Platini annonce qu'il renonce à se présenter à l'élection présidentielle de la FIFA prévue le 26 février. Il veut consacrer ses forces à contester sa suspension.
Le 24 février 2016, la Commission de recours de la FIFA confirme les quatre violations. Elle rejette aussi l'appel de la chambre d'instruction, qui demandait une suspension à vie pour corruption. Elle réduit en revanche les deux suspensions à six ans, à compter du 8 octobre 2015, en tenant compte des services rendus par les deux hommes au football.
Le TAS, Lausanne et Strasbourg
Les deux hommes portent leur dossier devant le TAS, à Lausanne. Le 9 mai 2016, la formation arbitrale rend sa sentence dans l'affaire Platini. Elle n'est pas convaincue de la légitimité de l'accord oral invoqué. Elle retient que Platini a obtenu un avantage indu, en violation de l'article 20, et qu'il s'est placé en situation de conflit d'intérêts, au sens de l'article 19. La sanction est jugée trop sévère : la suspension passe à quatre ans, la durée d'un mandat présidentiel, et l'amende à 60 000 francs. Platini parle d'une « profonde injustice » et quitte la présidence de l'UEFA.
Il saisit ensuite le Tribunal fédéral suisse, seule juridiction étatique habilitée à contrôler une sentence du TAS. Le 29 juin 2017, le Tribunal fédéral rejette son recours : la sentence n'est pas arbitraire. Platini va jusqu'à la Cour européenne des droits de l'homme. Sa requête contre la Suisse est déclarée irrecevable, par une décision rendue publique le 5 mars 2020. Pour la Cour, la sanction n'était ni excessive ni arbitraire. Ces recours n'avaient pas suspendu la sanction : la suspension de Platini a pris fin en 2019.
Pour Blatter, le TAS statue le 5 décembre 2016. Il rejette son appel. La formation estime que le paiement de 2 millions n'avait pas de base contractuelle et constituait donc un cadeau indu. Elle qualifie de la même façon des contributions versées au bénéfice de Platini dans le cadre du régime de retraite des membres du Comité exécutif de la FIFA. La décision de la Commission de recours est confirmée en entier : six ans de suspension à compter du 8 octobre 2015, et 50 000 francs d'amende.
Bellinzone, puis Muttenz : le volet pénal
La justice pénale suisse, elle, avance à son propre rythme. En juin 2020, le parquet fédéral fait passer Platini du statut de personne entendue à celui de prévenu. Le 2 novembre 2021, après six ans d'enquête, il met les deux hommes en accusation. Blatter est poursuivi pour escroquerie, gestion déloyale, abus de confiance et faux dans les titres. Platini l'est pour escroquerie, abus de confiance et faux dans les titres, et comme complice de la gestion déloyale reprochée à Blatter. Selon le parquet, le paiement a été fait sans base légale, au détriment de la FIFA.
Le procès se tient en juin 2022 devant la Cour des affaires pénales du Tribunal pénal fédéral, à Bellinzone. Le parquet requiert un an et huit mois de prison avec sursis contre chacun. Le 8 juillet 2022, le tribunal acquitte Blatter et Platini de tous les chefs d'accusation. Il estime que l'escroquerie n'est pas établie avec la certitude requise. Le parquet fait appel.
Le procès en appel s'ouvre début mars 2025, devant la Cour d'appel extraordinaire du Tribunal pénal fédéral, qui siège à Muttenz, dans le canton de Bâle-Campagne. Le parquet demande de nouveau vingt mois de prison avec sursis contre chacun. Le 25 mars 2025, la Cour confirme les acquittements. Elle retient des « doutes insurmontables » sur les faits décrits dans l'acte d'accusation et applique le principe in dubio pro reo : le doute profite à l'accusé.
Ce jugement pouvait encore être attaqué devant le Tribunal fédéral. Le 28 août 2025, le parquet fédéral annonce qu'il y renonce. Il accepte les jugements de première et de deuxième instance. L'acquittement de Blatter et de Platini pour escroquerie, abus de confiance, gestion déloyale et faux dans les titres est donc définitif.
À retenir. Sur le plan pénal, Joseph Blatter et Michel Platini ont été acquittés le 8 juillet 2022 par le Tribunal pénal fédéral, acquittement confirmé en appel le 25 mars 2025 et devenu définitif après la renonciation du parquet fédéral, annoncée le 28 août 2025. Sur le plan sportif, leurs suspensions ont été confirmées par le TAS en 2016 : quatre ans pour Platini, six ans pour Blatter. Aucune de ces décisions n'a retenu la corruption.
Ce que ce dossier t'apprend pour l'examen
Suspendus par la FIFA, acquittés par la justice : ce n'est pas une contradiction. La justice sportive et la justice pénale ne jugent pas la même chose, avec les mêmes règles, ni avec le même niveau de preuve. Le juge pénal se demandait s'il y avait eu escroquerie, et le doute devait profiter aux accusés. Les organes de la FIFA se demandaient si deux officiels avaient respecté leurs devoirs d'éthique, et il leur suffisait d'en être convaincus de façon adéquate.
Ce que dit le règlement. Le Code d'éthique de la FIFA (édition 2023) s'applique aux officiels, aux joueurs, aux agents organisateurs de matchs et aux agents (art. 2 al. 1). La Commission d'éthique peut juger une personne pour des faits commis quand le code lui était applicable, même si elle a quitté le football depuis (art. 2 al. 2). Le degré de preuve est la « satisfaction adéquate » des membres de la Commission (art. 50), et le fardeau de la preuve lui incombe (art. 51). Les personnes visées doivent s'abstenir d'exercer leurs fonctions lorsqu'un conflit d'intérêts existant ou potentiel risque de les affecter. Il y a conflit d'intérêts lorsqu'elles ont, ou semblent avoir, des intérêts secondaires susceptibles d'influencer leur intégrité, leur indépendance ou leur détermination (art. 20 al. 1). Un cadeau ou un avantage n'est admis que s'il remplit cinq critères cumulatifs, dont l'absence d'avantage indu et l'absence de conflit d'intérêts (art. 21 al. 1). En cas de doute, il faut refuser (art. 21 al. 2). La prescription est en règle générale de cinq ans (art. 13 al. 1), de dix ans pour la corruption et le détournement de fonds (art. 13 al. 2). Elle est prolongée de la moitié de sa durée si une enquête formelle est ouverte avant son expiration (art. 13 al. 4), et elle est interrompue pendant une procédure pénale visant la personne (art. 13 al. 5). Côté Statuts de la FIFA (édition mai 2024), un recours contre une décision prise en dernière instance par la FIFA se dépose devant le TAS dans les vingt et un jours (art. 50 al. 1), et ce recours n'a pas d'effet suspensif, sauf décision contraire (art. 50 al. 4).
Les numéros ont changé depuis 2015. Les articles 13, 15, 19 et 20 de l'édition 2012, appliqués à Blatter et à Platini, correspondent aujourd'hui aux articles 14 (règles de conduite générales), 16 (loyauté), 20 (conflits d'intérêts) et 21 (cadeaux et autres avantages). La corruption, écartée dans ce dossier, figure désormais à l'article 28.
La gouvernance de la FIFA a aussi changé après 2015. Les Statuts actuels limitent le président à trois mandats de quatre ans, consécutifs ou non (art. 33 al. 2). La même limite vaut pour les membres du Conseil (art. 33 al. 3). Les candidats à la présidence et au Conseil passent un contrôle d'éligibilité mené par la Commission de contrôle (art. 27 al. 1 et 5).
Futur agent, tu es visé par ces textes, et le Règlement FIFA sur les agents de football te demande d'éviter tout conflit d'intérêts (art. 16). Un accord oral sans témoin et une facture présentée des années plus tard font naître le soupçon. Un contrat écrit et un paiement tracé te protègent.
Et toi, tu aurais répondu quoi ? Selon le Code d'éthique de la FIFA (édition 2023), en règle générale, au bout de combien de temps une violation des règles sur les conflits d'intérêts est-elle prescrite ? A. Deux ans. B. Cinq ans. C. Dix ans. D. Jamais : les conflits d'intérêts sont imprescriptibles.
Bonne réponse : B. En règle générale, les infractions au Code d'éthique se prescrivent par cinq ans (art. 13 al. 1). La C correspond aux infractions de corruption (art. 28) et de détournement de fonds (art. 29), prescrites par dix ans (art. 13 al. 2). La D confond avec les menaces, la coercition et les abus, harcèlements et exploitations visés à l'article 24, seules infractions sans prescription (art. 13 al. 3). La A ne repose sur rien.
Réviser l'éthique avec cette affaire en tête
Garde une image simple : deux juges, deux questions. Le pénal cherche une infraction prouvée au-delà du doute. L'éthique sportive cherche un manquement aux devoirs d'un officiel, établi à la satisfaction adéquate de la Commission. Face à un QCM, demande-toi d'abord quel texte s'applique, puis quel organe statue, enfin quel délai court.
Tu peux lire le texte complet dans le Code d'éthique de la FIFA. Pour les conflits d'intérêts côté agent, relis notre article sur la double représentation. Notre fiche sur le Code disciplinaire FIFA fait le tour de l'autre grand texte de sanctions, et notre guide de la licence FIFA te dit quels textes sont au programme. Avant d'ouvrir les textes, mesure-toi avec le quiz gratuit, puis découvre l'outil d'entraînement complet.
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Sources
- Associated Press via Fox News, 25 septembre 2015 : le parquet suisse ouvre une procédure pénale contre Blatter (anglais)
- Ahram Online, septembre 2015 : Platini « entre un témoin et un prévenu » (anglais)
- Département de la Justice des États-Unis, 27 mai 2015 : les inculpations du FIFAgate (anglais)
- World Soccer Talk, 11 décembre 2015 : le TAS maintient la suspension provisoire (anglais)
- FIFA, 24 février 2016 : décision de la Commission de recours (anglais)
- Play the Game, 22 décembre 2015 : huit ans de suspension (anglais)
- Africanews, 7 janvier 2016 : Platini retire sa candidature (anglais)
- OCCRP, mai 2016 : le TAS ramène la suspension de Platini à quatre ans (anglais)
- TASS, 5 décembre 2016 : le TAS confirme la suspension de Blatter (anglais)
- Goal, décembre 2016 : l'appel de Blatter rejeté (anglais)
- Football Legal : arrêt 4A_600/2016 du Tribunal fédéral, 29 juin 2017 (anglais)
- Los Tiempos (AFP), 6 juillet 2017 : le Tribunal fédéral suisse confirme la suspension de Platini (espagnol)
- Cour européenne des droits de l'homme, 5 mars 2020 : questions-réponses sur l'affaire Platini c. Suisse
- Malay Mail (AFP), 27 juin 2020 : Platini désormais prévenu (anglais)
- Sky Sports, 2 novembre 2021 : la mise en accusation (anglais)
- Al Jazeera, 8 juillet 2022 : acquittement en première instance (anglais)
- TelQuel (AFP), 8 juillet 2022 : Platini et Blatter acquittés en Suisse
- Brut (AFP), mars 2025 : ouverture du procès en appel
- Swissinfo, 25 mars 2025 : Blatter et Platini à nouveau acquittés
- RTS, 28 août 2025 : pas de recours, acquittement définitif
- Blick, 28 août 2025 : Blatter et Platini définitivement acquittés
- FIFA, portail juridique : Code d'éthique, Statuts et Règlement sur les agents de football
Questions fréquentes
Michel Platini et Sepp Blatter ont-ils été condamnés pénalement ?
Non. Le Tribunal pénal fédéral les a acquittés le 8 juillet 2022, et sa Cour d'appel extraordinaire a confirmé ces acquittements le 25 mars 2025. Le parquet fédéral a annoncé le 28 août 2025 qu'il ne saisirait pas le Tribunal fédéral : l'acquittement est définitif.
Pourquoi ont-ils été suspendus par la FIFA s'ils ont été acquittés ?
Parce que les deux procédures sont indépendantes. Les organes de la FIFA et le TAS ont appliqué le Code d'éthique, qui vise les devoirs des officiels et se contente de la « satisfaction adéquate » des juges. Le juge pénal cherchait une escroquerie prouvée, et le doute profitait aux accusés. Aucune des deux voies n'a retenu la corruption.
Quelles sanctions sportives ont été confirmées en dernier lieu ?
Pour Platini, quatre ans de suspension et 60 000 francs suisses d'amende, fixés par le TAS le 9 mai 2016. Le Tribunal fédéral suisse a rejeté son recours le 29 juin 2017. Pour Blatter, six ans de suspension et 50 000 francs d'amende, confirmés par le TAS le 5 décembre 2016. Les deux suspensions couraient à compter du 8 octobre 2015.
Quel est le délai de prescription dans le Code d'éthique de la FIFA ?
Dans l'édition 2023, cinq ans en règle générale, dix ans pour la corruption et le détournement de fonds, et aucune prescription pour les infractions de l'article 24 (art. 13). Le délai est prolongé de moitié en cas d'enquête formelle et interrompu pendant une procédure pénale.
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